En France, le partage de la valeur ajoutée reste plus favorable aux salariés qu’aux actionnaires

18 Nov 2022

Le partage de la valeur ajoutée des entreprises entre revenus du travail et du capital est une problématique qui concentre aujourd'hui énormément d'attention, dans un contexte de tensions sur le pouvoir d'achat en raison de l'inflation et de montants record des dividendes versés aux actionnaires des sociétés du CAC 40. Début novembre, le ministre de l'économie et des finances, Bruno Le Maire, a ainsi fait part de sa volonté d'organiser une convention sur le sujet au sein du parti de la majorité.

Mais comment mesurer ce partage, et quelle a été son évolution dans le temps ? Comment se compare-t-il avec celui des autres pays ? C'est ce à quoi notre dernière recherche qui se concentre sur les sociétés hors secteur financier, dont tous les détails et graphiques sont disponibles ici, s'est attelée.

Plus de 80 % pour les salariés

La production de richesse de ces sociétés est mesurée par la valeur ajoutée. Ce qui peut être partagé est la valeur ajoutée nette : il s'agit de la valeur ajoutée brute, soit la différence entre ce qu'une entreprise a produit, en euros, et ses achats de biens et services, de laquelle on retranche l'amortissement du capital physique.

En France, hors secteur financier, cette valeur ajoutée nette a été répartie en 2021 entre les travailleurs salariés pour 82,56 %, les actionnaires pour 8,03 %, les administrations publiques pour 6,31 % et d'autres bénéficiaires pour 3,11 %. La part réservée aux actionnaires a été allouée sous forme de dividendes pour 5 % et de bénéfices épargnés pour 3 %.

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En réalité, après la forte baisse enregistrée de 1982 à 1987, la rémunération des salariés a augmenté tendanciellement de 1988 à 2021 en pourcentage de la valeur ajoutée nette. Elle a atteint 82,56 % en 2021, depuis 75,02 % en 1988. Au premier semestre 2022, elle a un peu diminué pour se retrouver à 81,81 %.

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En pourcentage de la valeur ajoutée nette, le profit net distribué ou épargné des activités productives nationales oscille autour d'une moyenne constante depuis 1988 mais avec une forte dispersion. Il a baissé de 1988 à 2012, d'une performance initiale de 9,2 % pour arriver à 2,6 %. Il est ensuite remonté jusqu'à 8 % en 2021 avant de redescendre à 6,34 % au premier semestre 2022.

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Cette remontée de la part des profits de 2012 à 2021 a donc été réalisée sans que ce soit au préjudice de celle des salaires. La part des salaires, en pourcentage de la valeur ajoutée nette, a en effet augmenté aussi très légèrement pendant cette période.

La hausse de la part des profits a été permise d'abord par la baisse des intérêts nets, loyers nets et autres versements nets à des tiers, de 6 % à 3,1 %. Elle a aussi été favorisée par la diminution de la part des impôts de production nets de subventions et sur les bénéfices, respectivement de 9,1 % à 6,3 %. La baisse de la part des profits au premier semestre 2022 est corrélative à la hausse de celle des impôts ainsi que des intérêts et loyers nets.

Interprétations erronées

La répartition de la valeur ajoutée nette des entreprises est donc particulièrement favorable aux travailleurs en France. En effet, la part des salaires, en pourcentage de la valeur ajoutée nette, est supérieure en France à celle de tous les autres pays de l'Union européenne (UE), à l'exception de la Slovénie.

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Le corollaire est que le partage de la valeur ajoutée des entreprises dégagée en France apparaît nettement en défaveur des actionnaires. La part des profits nets distribués ou épargnés des sociétés situées en France, hors secteur financier, reste en effet inférieure à celle de tous les autres pays de l'UE, à l'exception de Chypre.

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Dans cette part de la valeur ajoutée nette qui est allouée aux actionnaires, sous forme de dividendes nets ou de bénéfices réservés, ce sont bien sûr les dividendes nets (ceux payés moins ceux reçus des filiales) qui constituent une distribution prélevée sur la valeur ajoutée nette dégagée par les activités des sociétés sur le territoire de la France.

Notre recherche souligne à ce sujet que ces dividendes nets payés par les entreprises situées en France restent eux aussi inférieurs à ceux de leurs concurrentes situées dans la plupart des autres pays de l'UE. Les importants dividendes payés en 2021 par les grandes entreprises françaises, dont les actions cotées sont intégrées à l'indice CAC 40, prêtent donc souvent à confusion : il ne s'agit pas d'un prélèvement sur la valeur ajoutée dégagée en France par ces sociétés au détriment des salariés français, contrairement à ce qu'avancent certaines interprétations erronées.

En réalité, une grande partie de ces dividendes payés par les multinationales françaises sont une simple redistribution à leurs actionnaires des dividendes qu'elles ont reçus de leurs filiales localisées à l'étranger, et qui sont donc issus du partage de la valeur ajoutée dans ces autres pays. Les dividendes de ces multinationales sont donc en grande partie indépendants du partage de la valeur ajoutée dégagée par leurs activités situées en France.

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Par Eric Dor, Director of Economic Studies, IÉSEG School of Management

 

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